Athènes, le 28 mars 2008
Dans un article intitulé « Entretien avec la ministre grecque des Affaires étrangères, Mme Bakoyannis », « L’anachronisme de Skopje attise des tensions », paru dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, la ministre grecque explique au journaliste, M. Michael Martens les raisons pour lesquelles la Grèce s’oppose à l’invitation d’adhésion de l’ARYM à l’OTAN.
JOURNALISTE : La Grèce menace d’empêcher l’adhésion de son voisin du nord à l’OTAN. Un compromis est-il possible qui permettrait à l’ARYM d’adhérer à l’OTAN sous son appellation constitutionnelle ?
Mme BAKOYANNIS : C’est justement en faveur de ce compromis que nous œuvrons. Nous parlons d’une région géographique appelée Macédoine qui se trouve au cœur des Balkans - dans une région très vulnérable hantée par son Histoire. L’appellation « Macédoine » n’est pas exclusivement liée à un pays donné. Elle a toujours été utilisée pour décrire une région géographique plus grande, dont 51% appartient à la Grèce, 38% à l’ARYM et 9% à la Bulgarie. La Grèce soutient que la monopolisation de l’appellation « Macédoine » par un seul Etat ne contribue pas à la stabilité régionale et c’est pourquoi la réalité géographique doit être prise en compte. Cela est reflété dans les deux résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies ainsi que dans une résolution de l’Assemblée générale de l’Organisation. Nous exerçons des pressions sur nos amis de Skopje dans le but de parvenir à une solution mutuellement acceptable qui n’a que trop tardé, à savoir une appellation composée qui contiendrait le terme géographique « Macédoine » et qui ferait la distinction entre cette région et la région géographique élargie.
JOURNALISTE : À l’issue de votre rencontre à Athènes, le Secrétaire général de l’OTAN, M. Jaap de Hoop Scheffer a déclaré que la Grèce a le droit de s’opposer à l’adhésion d’un nouveau membre à l’Alliance mais que les Etats n’ont toutefois pas « le droit (légal) d’adhésion ». Pensez-vous que les autres pays membres de l’OTAN soutiendront la Grèce ?
Mme BAKOYANNIS : Sans aucun doute. La Grèce a toujours été un défenseur ferme et crédible de la perspective euro-atlantique de ses pays voisins. Au sommet de l’OTAN à Bucarest nous soutiendrons avec grand plaisir l’invitation d’adhésion de la Croatie et de l’Albanie. Lors des élargissements précédents, l’Alliance avait toujours insisté sur le fait que les pays candidats devaient remplir le critère des relations de bon voisinage. En outre, l’OTAN a soutenu la pleine normalisation des relations, non seulement entre les pays candidats, mais aussi à l’égard des pays tiers qui n’étaient pas membres de l’Alliance. Dans le cas présent, un pays veut adhérer à l’alliance sans avoir résolu une question qui sape les relations de bon voisinage et a un impact négatif sur ses relations avec un allié de longue date qui est membre de l’OTAN depuis plus d’un demi-siècle.
JOURNALISTE : L’envoyé des Nations Unis, M. Nimetz a soumis plusieurs propositions, à savoir, entre autres : « Haute Macédoine » et « Nouvelle Macédoine ». Est-ce que la Grèce accepte ces propositions ?
Mme BAKOYANNIS : Les négociations ne sont pas encore finies. La Grèce y participe en faisant preuve d’un esprit constructif et ouvert. Nous avons fait preuve de flexibilité en vue de parvenir à une solution qui serait dans l’intérêt des deux parties. Le gouvernement grec a parcouru les deux tiers de la distance et nous espérons que maintenant nos amis de Skopje nous rencontrerons quelque part en chemin. Les appellations citées ci-dessus pourraient servir de base de discussion.
Journaliste: Le ministre des Affaires étrangères de l’ARYM, M. Milososki a dit que si l’on suit la logique de la Grèce, la Belgique pourrait aussi demander au Luxembourg de changer son appellation puisqu’il existe une province belge appelée Luxembourg.
Mme BAKOYANNIS : Est-ce que le Luxembourg prétend qu’une partie de son territoire est sous occupation belge ? Est-ce que les manuels scolaires du Luxembourg contiennent des cartes avec des informations faisant état d’une mère patrie plus grande qui inclue des parties du territoire des pays voisins ? Skopje a récemment entrepris des actions de ce genre. Nous avons décidé de ne pas leur répondre. L’échange de rhétoriques dénuées de sens visant à promouvoir l’image du pays chez le même pays ne sert à rien. Les simplifications ne nous aident pas à progresser. Nous devons apporter une solution réaliste à une question bien réelle.
Journaliste : Certains milieux politiques à Athènes soutiennent que Skopje a des objectifs irrédentistes vis-à-vis de la province grecque de Macédoine. Pourriez-vous citer quelques exemples qui attestent de cette attitude de Skopje ?
Mme BAKOYANNIS : Il existe de nombreux exemples attestant de cette attitude. Il y a à peine quelques semaines, le Premier ministre de Skopje, M. Gruevski s’est fait photographier au moment où il déposait une couronne à un monument sur lequel figurait une carte de la soi-disant Grande Macédoine qui incluait une partie importante de la Grèce jusqu’à Thessalonique et la mer Egée. Des actions de ce genre engendrent des tensions et de la méfiance entre les deux pays. Des incidents de ce genre pouvaient servir des objectifs politiques à l’époque de la guerre froide mais ils ne cadrent pas avec une Europe contemporaine. Par ailleurs, ces incidents se heurtent à notre objectif équitable de faire de l’Europe du Sud-est un exemple de région pacifique et prospère où cohabiteront les différentes nations.
Il ne s’agit pas de lutte mais de négociations. Il ne s’agit pas de victoire ou de défaite, ni de gloire et d’humiliation. Il s’agit d’un compromis qui serait dans l’intérêt des deux parties. Les citoyens de l’ARYM peuvent profiter d’un accord avec la Grèce de sorte que nous laissions derrière nous cette question épineuse. La Grèce constitue le plus grand investisseur du pays voisin et figure parmi ses plus grands partenaires commerciaux. L’économie grecque a créé plus de 20.000 emplois dans le pays voisin. Du point de vue politique, la Grèce peut et doit être l’allié et le défenseur le plus crédible de l’ARYM. Nous devons mettre l’accent sur des questions qui nous unissent et sur celles qui nous séparent.