Athènes, le 27 juin 2007
M. PAPAPANAGIOTOU: La question qui est au premier plan de l’actualité aujourd’hui est la canicule ainsi que les problèmes que nous rencontrons au quotidien. Néanmoins, j’aimerais que nous passions à une autre question importante que nous avons déjà mentionnée, à savoir la décision de la Cour de Cassation turque relative au caractère œcuménique du Patriarcat. Nous avons en ligne le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, M. Koumoutsakos. M. Koumoutsakos bonjour.
M. G. KOUMOUTSAKOS: Bonjour.
M. PAPAPANAGIOTOU: Que pensez-vous de cette décision ?
M. G. KOUMOUTSAKOS: Monsieur Papapanagiotou, la conseillère juridique du Patriarcat de Constantinople a clairement souligné que cette décision ne devrait pas entraîner de conséquences juridiques car le terme « œcuménique » se réfère à la place qu’occupe le Patriarche Bartholomée dans le milieu orthodoxe, c’est-à-dire qu’il est un « primus inter pares ». Il s’agit d’un titre spirituel et honorifique que porte le Patriarche depuis les derniers dix-sept siècles. Par conséquent, ainsi que le ministère grec des Affaires étrangères l’a souligné, une décision judiciaire ne peut ni modifier ni altérer cette réalité. Il s’agit d’une décision plutôt politique que juridique.
Je répète : des décisions de ce type ne peuvent changer le fait que le Patriarcat et le Patriarche œcuménique sont profondément ancrés dans la conscience de centaines de millions de Chrétiens, orthodoxes ou non, du monde entier.
M. PAPAPANAGIOTOU: En effet.
M. G. KOUMOUTSAKOS : M. Papapanagiotou, j’aimerais ajouter aussi ce qui suit : la reconnaissance du caractère œcuménique, le fonctionnement sans heurts ainsi que le renforcement du Patriarcat du Constantinople serait finalement au profit de la Turquie car l’image d’une Turquie moderne, européenne et démocratique où coexisteraient de manière harmonieuse des religions et civilisations différentes serait diffusée en Europe et partout dans le monde.
M. PAPAPANAGIOTOU: Mais cela ne pourrait se produire à une seule condition, si les Turcs aussi adoptent la même approche s’agissant de cette question.
M. G. KOUMOUTSAKOS : Je suis d’accord avec vous. Toutefois il semblerait que le pays voisin ne puisse renoncer à des considérations dépassées. Il existait une conception – et je crains qu’elle existe toujours – selon laquelle le Patriarche œcuménique incarnait d’une certaine manière la « Grande idée » et constituait un danger pour la Turquie. Et, cette conception – l’ironie de l’histoire- a été même maintenue quand les Grecs de Turquie ont été expulsés de la région. Mais tout cela n’a aucun rapport avec la réalité.
Toutefois, il semblerait que certains milieux dans le pays voisin ne peuvent renoncer à ces conceptions dépassées et ne peuvent envisager un Patriarcat œcuménique qui fonctionnerait sans heurts comme un avantage, mais plutôt comme un obstacle, voire une « menace ».
M. PAPAPANAGIOTOU: Monsieur Koumoutsakos, nous écoutons ces arguments qui sont bien évidemment- j’imagine – très agréables pour tout Grec et tout Chrétien orthodoxe. Toutefois, la question est de savoir ce que toutes ces affirmations signifient dans le contexte actuel mondial et de nos relations spécifiques avec notre pays voisin. Et je voudrais savoir très précisément : vous avez très justement affirmé tout à l’heure qu’il s’agit d’une décision qui, du moins au niveau juridique revêt une signification négligeable, voire minime ou inexistante. Toutefois cette décision revêt une importance politique. Donc ma constatation est la suivante : Cette décision apparaît à l’heure où la Turquie est appelée à assumer ses obligations relatives à son parcours européen et un jour après la visite du Premier ministre à Constantinople où ce dernier a rencontré M. Erdogan. A l’heure où des discussions relatives à la normalisation des relations bilatérales sont en cours. Quelle est la signification que l’on peut en tirer ?
M. G. KOUMOUTSAKOS : Mes affirmations précédentes attestent de la position ferme que maintient la Turquie depuis longtemps s’agissant de cette question. Je vous rappelle que durant la décennie 1920-1930 l’Etat turc à l’époque avait tenté d’établir en partant de rien une église turco-orthodoxe. La communauté chrétienne n’a pas accepté et cette tentative a échoué.
Toutefois, vous m’avez demandé ce qu’on pourrait faire au niveau politique. Premièrement, c’est un effort difficile. Cet effort n’est pas consenti seulement par la Grèce car- et j’aimerais clarifier cette question- le caractère œcuménique du Patriarcat n’est pas une question bilatérale, à savoir gréco-turque.
M. PAPAPANAGIOTOU: Bien évidemment.
M. G. KOUMOUTSAKOS : J’aimerais aussi rappeler que l’obligation de la Turquie de protéger et permettre le fonctionnement sans heurts du Patriarcat émane de la nécessité de respecter un principe fondamental, celui du respect de la liberté religieuse qui figure dans tous les textes européens relatifs au parcours de la Turquie vers son adhésion à l’Union européenne.
Toutefois, cette sensibilité n’existe pas seulement en Europe. Aux Etats-Unis le Comité des Relations extérieures du parlement américain a récemment, et ce, à une majorité écrasante- 42 sur 50 membres du parlement- envoyé une lettre au Premier ministre turc en lui demandant de reconnaître le caractère œcuménique du Patriarcat, de procéder à la réouverture de la Faculté théologique de Chalki et d’entreprendre une série d’autres actions en faveur de la protection de cette institution et de son chef.
M. Al Gore, ex-candidat à la présidence des Etats-Unis, a récemment reconnu l’action du Patriarcat dans le domaine aussi de l’environnement. Par ailleurs, il a affirmé que le Patriarche Bartholomée est connu partout dans le monde comme le « Patriarche vert » en raison de ses nombreuses activités dans ce domaine. Il a également mentionné une chose qui est aussi importante : Il a dit que l’action du Patriarcat au niveau interculturel et interreligieux, avec sa participation au Conseil œcuménique des Eglises, contribuent au rapprochement des civilisations. Cela, a souligné M. Gore, est d’une importance majeur, notamment après les attentats du 11 septembre et tous les événements qui ont suivi.
Il existe donc une reconnaissance internationale. Rappelons que lors de sa visite à Constantinople, le Pape Benoît XVI a qualifié le Patriarche de Constantinople d’œcuménique.
Dans ce contexte, la Grèce, en raison de son intérêt particulier et bien justifiable à l’égard de cette question, entreprend des efforts intensifs pour aider dans ce sens. Par ailleurs, j’aimerais dire qu’il serait une erreur de réduire le caractère œcuménique du Patriarcat et de son fonctionnement, qui en fait concerne des millions de fidèles dans le monde entier, à une question purement bilatérale entre la Turquie et la Grèce lorsqu’il ne s’agit pas du tout de cela.
M. PAPAPANAGIOTOU: C’est juste, M. Koumoutsakos. La question toutefois est de savoir – et vous ne me donnez pas une réponse plus claire à cela – si vous tirez des conclusions politiques concernant les relations bilatérales, sur la base de cette décision. J'insiste bien sûr pour dire, et je partage votre opinion, que le rôle œcuménique du Patriarcat n'est pas limité par une décision rendue par un tribunal turc, cela est certain.
M. G. KOUMOUTSAKOS : Et qu’il ne faut pas réduire cette question à une question purement gréco-turque.
M. PAPANAGIOTOU: Et nous ne voulons pas entrer dans ce genre de discussion, si je peux me permettre d’aller plus loin.
M. G. KOUMOUTSAKOS: Ecoutez. Les conclusions…
M. PAPANAGIOTOU: Y a-t-il un élément de provocation ? Y a-t-il un rapport avec le nouveau gazoduc qui a été convenu?
M. G. KOUMOUTSAKOS : Je pense que c'est un saut logique, que moi, en ma qualité de porte-parole du ministère, je ne suivrais pas. Premièrement, les tribunaux ne rendent pas des décisions en 24 heures, cela n’est pas possible que…
M. PAPAPANAGIOTOU : Oui, d’accord, mais vous savez qu'il existe des décisions qui dorment dans les tiroirs et qui en sortent le moment opportun.
M. G. KOUMOUTSAKOS : En fait, cette décision a été prise formellement il y a un mois et demi, voire deux mois et il était question qu’elle soit rendue publique à un moment donné. C’est hier qu’elle a été rendue publique.
M. PAPANAGIOTOU : C’est cela. C’est pourquoi je le dis. Mais le moment de sa publication ne crée-t-elle pas en vous certaines pensées ?
M. G. KOUMOUTSAKOS : Je pense qu’il s’agit d’un saut logique, qui est permis, du point de vue de la logique journalistique. Mais en tant que ministère des Affaires étrangères, nous ne pouvons pas adopter une telle analyse et lier des questions qui sont totalement différentes.
M. PAPAPANAGIOTOU : Je le comprends bien. Laissez-moi donc faire le saut pour que ce soit moi qui tombe de haut… Je vous remercie et vous souhaite une bonne journée.
M. G. KOUMOUTSAKOS : Bonne journée à vous aussi.