Athènes, le 19 juillet 2007
M. V. PAΪKOS : Nous accueillons notre invitée d’aujourd’hui, Mme Dora Bakoyannis, ministre des Affaires étrangères. Madame la ministre bonjour. Les élections en Turquie ont lieu après-demain. Nous les attendons avec appréhension, espoir ?
MME BAKOYANNIS : Je dirais avec grand intérêt M. Païkos. Les développements internes en Turquie, comme vous le comprenez, sont très importants pour nous. Le ministère suit de très près ces évolutions et nous espérons que les résultats seront synonymes de stabilité et de démocratie en Turquie, c'est-à-dire que les élections se déroulent sans heurts, dans un climat serein. Cela est très important car ce pays est bouleversé par les problèmes de terrorisme…
M. V. PAΪKOS : Oui sans heurts et après …
MME BAKOYANNIS : La mise en place d’un gouvernement démocratique stable en Turquie est dans l’intérêt de la Grèce, quel que soit le gouvernement choisi par le peuple turc, à ce sujet nous n’avons pas notre mot à dire…
M. V. PAΪKOS : Ne peut-on tout de même pas dire quelle est notre préférence?
MME BAKOYANNIS : Non, on ne peut pas dire notre préférence. Ce qui nous intéresse est la mise en place d’un gouvernement démocratique stable en Turquie, afin que ce pays puisse procéder aux réformes nécessaires car malheureusement il y a des phénomènes qui...
M. V. PAΪKOS : Quand vous dites que le pays doit procéder aux réformes nécessaires, vous parlez de M. Erdogan, n'est-ce pas?
MME BAKOYANNIS : Oui, je parle de M. Erdogan car c’est M. Erdogan qui s’est engagé dans ce sens ; j’imagine néanmoins que les engagements du pays vis-à-vis de l’Union européenne représentent les engagements du pays lui-même et non d’un gouvernement isolé, quel qu'il soit.
M. V. PAΪKOS : Il y a quelques jours, M. Christofias, candidat à la présidence de Chypre, a dit que si M. Erdogan n’était pas élu, cela serait la catastrophe, ou quelque chose de ce genre, je ne me souviens plus exactement quels termes ont été utilisés… Par conséquent, il semblerait que les Grecs, les Chypriotes grecs votent plutôt Erdogan… C’est en lui que sont placés tous les espoirs…
MME BAKOYANNIS : Ecoutez, le gouvernement Erdogan a présenté son point de vue sur l’avenir européen de la Turquie. Ce gouvernement fait des efforts de réformes qui, ces derniers temps, marchent certes au ralenti, mais la volonté est bien là. Nous sommes encore loin d’avoir une Turquie européenne à nos frontières, mais l’intention y est.
Officiellement, j’aimerais dire que la Grèce n’est pas impliquée dans les élections en Turquie, ni ne fait des déclarations en faveur de tel ou tel candidat ; simplement, ce que nous souhaitons très honnêtement est qu’il n’y ait pas de problèmes d’extrémisme, de terrorisme et que les élections se déroulent sans heurts…
M. V. PAΪKOS : Qu’il y ait une normalisation de la situation après. A Chypre aussi, il y a les élections et bien entendu là encore la Grèce ne peut prendre position; toutefois je voulais vous poser une question : pour la première fois nous avons trois candidatures; selon vous, peut-on présager quelque chose de mieux, dans le sens de la résolution de la question chypriote?
MME BAKOYANNIS : Je pense que chaque période électorale présente un avantage et un inconvénient. L’avantage est que les questions qui préoccupent les sociétés sont, de quelque manière que ce soit, mises sur la table et certes la question chypriote et la réunification de l’île est la question cruciale qui préoccupe Chypre. L’inconvénient est que malheureusement les tons montent pour souvent laisser la place à la démagogie.
Je constate l’existence d’une opportunité et j’espère qu’à l’issue du processus électoral, il y aura un gouvernement stable à Chypre, un gouvernement stable en Turquie. Pour la Grèce la question ne se pose pas et il y aura une possibilité …
M. V. PAΪKOS : Un terrain propice au développement.
MME BAKOYANNIS : Je ne pense que l’on ne peut rien attendre de spectaculaire cette année. La Grèce a un avantage : Elle coopère avec l’ensemble des forces à Chypre. Ainsi, l’objectif est commun et la coopération est considérée comme acquise.
M. V. PAΪKOS : Madame la ministre, nous parlions il y a quelques jours avec M. Christofias – aujourd’hui nous allons parler avec M. Kassoulidis – M. Christofias donc s’est plaint, pas à nous personnellement, mais il s’est plaint au sujet de certains scénarios étranges, selon lesquels lui et M. Kassoulidis seraient inclus dans des plans des Américains, dont parle la presse à Athènes et à Nicosie, j’imagine que vous suivez tout cela…
MME BAKOYANNIS : Je pense que cela est inadmissible. La démocratie est établie depuis de très nombreuses années dans notre pays et à Chypre. Il faut à un moment donné arrêter les complots, malgré le fait que cela soit un « sport national ». Il est honteux de remettre en cause le patriotisme de personnes - qui ont un parcours politique – qui sont les candidats à la présidence de Chypre aujourd'hui.
M. V. PAΪKOS : Passons à la troisième question que je voulais vous poser au sujet de l'ARYM. On connaît tous l’affaire relative à l’ambassadrice, Mme Grosomanidou. Vous avez dit avant-hier au Conseil des ministres que la Grèce ne permettra jamais que ce pays adhère à l'OTAN sous l'appellation «Macédoine». Mais vous n’avez jusqu’à présent pas dit si vous permettriez qu’elle adhère sous le nom d’ARYM.
MME BAKOYANNIS : J’ai dit autre chose, j’ai dit que pour qu’un pays puisse adhérer à l'OTAN, il doit y avoir une logique européenne. Ce n’était pas la logique qui était défendue au début des années ’90, et qui était fondée sur le passé. Ma logique à moi est tournée vers l’avenir. Et ce gouvernement veut construire dans les Balkans, il veut contribuer à la construction de Balkans européens, stables et développés, qui doivent se baser sur certains principes. Un de ces principes est indubitablement le principe du bon voisinage.
M. V. PAΪKOS : Certes et cela a de nouveau été confirmé récemment.
MME BAKOYANNIS : Cette argumentation n’est pas seulement valable pour Skopje, elle l’est pour le Kosovo; elle concerne notre façon de considérer l'ensemble du parcours des Balkans, en cette période cruciale pour les Balkans. Il faudra donc que nous, en tant qu’Europe et OTAN, nous nous mettions d’accord sur les principes que devront respecter les pays désireux de devenir membre.
M. V. PAΪKOS : D’accord, tout cela est bien valable, à savoir la paraphrase en quelque sorte. Toutefois, permettez-moi de dire ce qui est correct, mais…
MME BAKOYANNIS : C’est une paraphrase, car la diplomatie n'est pas toujours «oui» et «non»… C'est un processus très complexe. Il serait très facile pour moi de dire de grands mots aujourd'hui, qui, en toute probabilité, me permettraient de devenir premier député d’Athènes...
M. V. PAΪKOS : Vous le deviendrez de toute façon…
MME BAKOYANNIS : Non, ne dites pas cela, moi je demande la voix de tous les Athéniens qui m'écoutent… Mais ce qui importe c’est de gagner à long terme ce que nous considérons comme étant juste. Et ce que nous considérons comme étant juste est un nom accepté par les deux peuples.
M. V. PAΪKOS : C’est ce qui est souhaitable. L’Accord intermédiaire ne prévoit pas que l’ARYM puisse adhérer aux organisations internationales sous ce nom, ARYM; Par conséquent cela signifie-t-il que nous n’avons pas la possibilité d’entraver ce processus ?
MME BAKOYANNIS : Non ce n'est pas juste, car l’accord intermédiaire ne prévoit pas seulement cela, il s’agit d’un accord qui prévoit les actions qui ne doivent pas être faites, des actions au service de logiques irrédentistes. On ne respecte pas les points de l’accord intermédiaire qui nous arrangent, on respecte l’accord intermédiaire dans son ensemble. Permettez-moi de vous dire quelque chose M. Paikos : en Grèce, à chaque fois que l'on parle de politique étrangère, on hausse le ton, notamment à l’étranger, au lieu de parler calmement et faire preuve de retenue.
Je pense que s'agissant de cette question, il faut faire preuve de retenue. J’ai souvent dit que ce gouvernement ne permettra jamais que la question de Skopje devienne une question politique interne; nous en avons déjà fait les frais et sommes déterminés à défendre notre point de vue. Rien n’est laissé au hasard. Ni le fait que les Américains, ou encore l’Union européenne, viennent dire à notre interlocuteur, Skopje «vous devez trouver une entente avec la Grèce». Il y a 3-4 ans, ces choses-là n’étaient pas dites de façon aussi catégorique.
M. V. PAΪKOS : Vous dites que le gouvernement de permettra pas, mais cela ne dépend pas seulement du gouvernement. Je voulais vous poser la question suivante : craignez-vous que lors des élections cette question figure tout en haut de l'agenda ?
MME BAKOYANNIS : J’ai déjà dit qu'il fallait être deux pour danser le tango. Cela signifie que moi, du moins, je n’ai pas l’intention de suivre. J’ai une grande responsabilité et je suis pleinement consciente de cette responsabilité. Et je sais que tout ce qui est dit « de trop » pour des raisons de politique interne, peut demain coûter très cher. Et nous ne pouvons nous permettre cela.
M. V. PAΪKOS : Vous avez raison. Avant de vous remercier, une dernière chose. Selon l’Eurobaromètre d’hier, les citoyens européens sont en faveur de l'hymne européen, d'un drapeau européen. Est-ce que finalement vous, dirigeants européens, vous tous, êtes moins avancés que les citoyens européens, selon les résultats du dernier sommet ?
MME BAKOYANNIS : La Grèce voulait un hymne européen, la Grèce voulait un drapeau européen, la Grèce voulait ces symboles, et si nous avons fait des concessions, c’est pour pouvoir faire un pas en avant à l’heure où nous nous trouvions devant une impasse. Toutefois, nous avons gardé la substance.
M. V. PAΪKOS : Mais ce compromis n’est-il pas fait sur une base minimale ? Une base aussi minimale que l’affaire pourrait éventuellement stagner.
MME BAKOYANNIS : Non parce que le comité intergouvernemental débute et continuera, nous l’espérons, jusqu’en octobre. Hier, j’ai eu une longue discussion avec mon homologue portugais et nous avancerons tant que nous pourrons en espérant ne pas avoir de surprises…
M. V. PAΪKOS : Des surprises, de la part de qui ?
MME BAKOYANNIS : De la part de la Pologne par exemple. Des surprises qui pourraient rendre les choses difficiles. La route des 27 n’est pas une route facile, M. Païkos.
M. V. PAΪKOS : Oui, parce qu’il s’agit de 27 pays, n'est ce pas?
MME BAKOYANNIS : Exactement. L’important est que nous prenions tous conscience que si les 27 n'avancent pas, avancera seulement celui qui veut aller de l'avant. Et cela est bien clair.
M. V. PAΪKOS : Il faut trouver des institutions qui établissent …
MME BAKOYANNIS : Il y a déjà les institutions, des coopérations renforcées. Et comme vous le savez, cela est suivi, comme par exemple le cas de l’Eurozone. Nous devons tous en prendre conscience. Nous souhaitons avancer, les 27 ensembles.
M. V. PAΪKOS : Mais si ceux qui souhaitent ne peuvent avancer … Madame la ministre, je vous sens optimiste quant à l’Europe, j'en suis heureux et je partage votre sentiment. Merci beaucoup.
MME BAKOYANNIS : Je mène un combat quotidien pour cette Europe car j'y crois.
M. V. PAΪKOS : Je vous remercie beaucoup.
(Traduction non officielle)