Athènes, le 16 juillet 2007
L’Union européenne a besoin d’une voix pour affronter les questions mondiales et régionales
La ministre des Affaires étrangères parle du Traité de réforme, du Kosovo et de la Turquie
Dans un entretien au journal «New Europe», la ministre grecque des Affaires étrangères propose une nouvelle conception et analyse les questions mondiales et régionales auxquelles l’Europe est confrontée
Journaliste : Lors du dernier sommet de la Présidence allemande, il a été particulièrement difficile de parvenir à un accord sur le traité de réforme. La Grèce y a contribué de manière décisive pendant toute la durée du sommet. Votre commentaire ?
Mme Dora Bakoyannis : L’Europe se trouvait à un carrefour. Il y a eu des moments difficiles pendant les débats. Mais c’est là le sens de la démocratie : Lorsque 27 Etats membres s’entretiennent sur une question importante, il est certain qu’il y aura des divergences de vues. Ce qui importe, néanmoins, est de persévérer, de demeurer engagé. Voyez-vous c’est là l’élément le plus impressionnant de l’Union européenne. Si l’on regarde l’histoire de l’intégration européenne, l’Europe a toujours trouvé le moyen d’avancer, allant souvent à l'encontre des prévisions. C’est encore ce qui s’est passé le mois précédent. Nous sommes parvenus à un compromis satisfaisant. Je ne peux dissimuler le fait que la Grèce pensait que le Traité constitutionnel offrait à l’Europe les moyens d’affronter efficacement les défis futurs. Dans ces conditions et compte tenu de la position de tous les Etats membres, je pense que nous sommes tous revenus dans nos capitales respectives avec l'impression d'avoir fait un pas positif en avant. L’Europe est sortie de l’impasse. Maintenant nous devons regarder en avant. Ce qui est le plus important et que nous ne devons pas oublier – je tiens à insister – est que nous avons fait des promesses et des engagements que nous devons tenir, nous avons fixé des calendriers que nous devons respecter.
Journaliste : Dix huit Etats membres ont ratifié le Traité constitutionnel, tandis que deux l’ont rejeté par voie de référendum, faisant ainsi échouer ce processus. Comment imaginez-vous l’évolution du processus de ratification du Traité réformateur ?
Mme Dora Bakoyannis : Il appartient à chaque pays de décider, en fonction de sa constitution, de la façon dont il procèdera à la ratification. La Grèce ratifiera le traité réformateur, comme le Traité constitutionnel européen, à travers son Parlement. Je suis optimiste et pense que ce traité sera ratifié à l’unanimité par tous les Etats membres. Beaucoup de travail a été fait dans ce sens. De nombreux espoirs ont été placés dans une « meilleure Europe ». Nous pensons que cela est dans l’intérêt de l’Europe et des Européens et je pense très sincèrement que cela sera ressenti par la majorité des Européens.
Journaliste : Dans le cas où ce traité n’est pas ratifié à l’unanimité, quelles sont selon vous les solutions de rechange pour l’avenir de l’Europe ?
Mme Dora Bakoyannis : Faisons un seul pas à la fois. Si une telle éventualité se présente, nous y ferons face. Nous nous sommes mis d'accord sur un traité de réforme; cela constitue un pas important en avant pour l’Europe. Nous devrons maintenant nous attacher à communiquer au grand public le sens réel du Traité de réforme. Telle est la leçon la plus importante que nous avons tirée. Nous devons nous engager à informer le public, en vue de garantir son approbation. L’Union doit regagner la confiance de ses citoyens.
Journaliste : Pour la première fois, les ministres européens des Affaires étrangères du PPE se sont réunis le mois dernier à Luxembourg en vue du Conseil Affaires générales et votre contribution, ainsi que celle de votre homologue autrichien, était importante. Pensez-vous que cette réunion deviendra une véritable institution comme la rencontre à Meise des Chefs du PPE avant chaque sommet ? Pensez-vous que ces rencontres contribuent largement au processus européen de prise de décisions ;
Mme Dora Bakoyannis : La rencontre à laquelle vous vous êtes référé a été couronnée de succès. Le fait que tous les ministres aient pu y assister est important. C’est ce qui a fait la différence. A mon opinion, c’était une initiative très intéressante. Car nous nous sommes tous rapprochés de notre objectif commun : que l’Union européenne parle d’une seule voix pour affronter les questions mondiales.
Journaliste : L’Union européenne ne joue pas un rôle majeur dans les Balkans occidentaux, laissant aux Nations Unies et à l’OTAN le soin de résoudre les différends. Pensez-vous que l’Europe devrait participer plus activement à la construction de l’avenir de la région, avec la Grèce – en raison de sa proximité géographique et de son expérience dans la région – qui aurait un rôle prépondérant ?
Mme Dora Bakoyannis : Lorsqu’un voisin à des problèmes, on ne peut simplement regarder sans rien faire. Dans le passé, nous avons payé très cher notre incapacité à agir. Laissez-moi vous rappeler ce qui s'appelait alors – «l’heure de l’Europe», au début des années ’90, cette heure qui est venue et repartie sans que l’Europe n’ait pu éviter les conséquences tragiques de la dissolution de l'ex-Yougoslavie. Depuis, de nombreuses choses ont changé. En effet, l’UE, cherchant à atteindre la stabilité économique et la prospérité dans la région tout entière, est le plus important donateur de l’Europe du Sud-Est. Il est grand temps que notre poids politique fasse jeu égal avec notre poids économique. L’opération militaire « Althea » et la mission de police en Bosnie-Herzégovine prouvent que l'Europe peut jouer un rôle aussi positif que constructif. Les Balkans constituent un projet en cours. La perspective d’adhésion à l’UE a constitué une motivation importante pour le changement. La Grèce a fermement soutenu l’intégration de l’ensemble de l’Europe du Sud-Est à une famille européenne. Notre direction politique générale est basée sur un principe très simple : si nous voulons avoir la paix et la prospérité sur notre continent, l’intégration européenne ne peut être fragmentée. Nous pensons que la nouvelle Europe qui voit le jour sera encore plus riche, puissante et résistante si elle inclut l'Europe du Sud-Est aussi. Cette politique est devenue la pierre angulaire de notre Présidence au Conseil européen de 2003. Nous avons soutenu le grand élargissement - le fameux «big bang»- autrement dit l’adhésion de dix nouveaux Etats membres. Nous avons accueilli la Roumanie et la Bulgarie et encourageons la candidature de la Croatie et de la Turquie.
Journaliste : Que pensez-vous de la crise continue du Kosovo en Europe ?
Mme Dora Bakoyannis : Je ne suis pas certaine que l’on puisse qualifier cette situation de crise. Toutefois, la région ressemble à un chaudron en ébullition et nous devons faire attention notamment au cours des mois prochains. Nous avons besoin de précision, ce qui ne peut être atteint que par une résolution du Conseil de sécurité. Nous pensons qu’une solution viable est nécessaire. Le Kosovo constitue une question internationale qui requiert des solutions internationales. Une solution unilatérale ne sera pas tout simplement productive. Nous soutenons tout effort en faveur de la convergence des positions différentes et d’un consensus qui garantirait l’applicabilité et la durabilité de la solution. Nous avons, à maintes reprises, appelé les deux parties à faire preuve de l’esprit constructif nécessaire et du réalisme lors des pourparlers. Notre position s’agissant de l’avenir de Kosovo est axée sur trois éléments :
Premièrement, nous insistons sur le fait qu’une solution quelle qu’elle soit, doit être conforme aux principes et aux valeurs de l’Union européenne et tenir compte de la perspective européenne de la région. Deuxièmement, nous pensons que si l’on veut un Kosovo démocratique, celui-ci doit être un Kosovo multiethnique et multiculturel qui tolérera et protégera les droits des citoyens, indépendamment de leur religion et de leur origine ethnique. Troisièmement, bien que nous ne souhaitions pas que le sentiment d’insécurité perdure, si un délai plus long s’avère nécessaire de sorte que toutes les parties intéressées participent au processus et qu’une solution mutuellement acceptable soit atteinte, nous devons faire preuve de flexibilité s’agissant de cette question. Le plus important est que nous devons commencer à nous préparer « au jour d’après ». Nous devons travailler d'arrache pieds afin que le Kosovo, une région enclavée avec peu d'avantages compétitifs et une longue histoire de mauvaise gestion économique, puisse tenir les promesses faites à son peuple. Plus de la moitié de la population du Kosovo a moins de trente ans. Le pourcentage de chômage est le plus élevé en Europe et les opportunités d’emploi infimes. Si ces problèmes ne sont réglés, le Kosovo demeurera une région instable. Quelle que soit l’issue des pourparlers en cours, la communauté internationale en général et l’Union européenne plus particulièrement doivent conserver leur présence au Kosovo pour un certain temps encore.
Journaliste : Nous nous trouvons devant un paradoxe : en Turquie les forces politiques laïques, avec l’armée jouant un rôle proéminant, agissent contre la perspective européenne du pays tandis que le parti traditionnel musulman AKP est en faveur de l’association entre l’UE et la Turquie. Comment envisagez-vous l’avenir politique de la Turquie ?
Mme Dora Bakoyannis: Comme j’ai une longue carrière en politique je sais très bien que les stéreotypes ne mènent nulle part. Une chose demeure claire : Une Turquie européenne, stable et démocratique est indispensable pour les peuples de la région- particulièrement pour les Grecs- et pour tous les Européens. Par conséquent, je suis sure que l’avenir politique de la Turquie est une voie à sens unique. Il va de soi que cela ne se réalisera pas du jour au lendemain. Le chemin est long et semé d’obstacles. Toutefois je demeure optimiste. Je pense que finalement les valeurs démocratiques primeront.
Journaliste: Pour ce qui est de l’avenir des relations entre la Turquie et l’UE : tandis que la Turquie n’entreprend pas d’actions en vue de satisfaire les obligations d’adhésion à l’UE, cette dernière ne transmet pas à Ankara un message clair, à savoir que le respect de certaines obligations est indispensable. Qu’en pensez-vous ?
Mme Dora Bakoyannis : Notre soutien au parcours européen de la Turquie est incontestable. Notre message est clair : à pleine satisfaction, pleine adhésion. Evidemment, la Turquie doit dans un même temps faire preuve de son intention de se conformer à l’acquis institutionnel, politique et économique de l’UE. Certes, la Turquie est un pays d’une signification particulière tant pour la région qu’en général. Elle occupe une place géostratégique qui offre de grandes possibilités économiques. Par conséquent, notre soutien à la perspective européenne de la Turquie demeure ferme. Sous la condition bien entendu que la Turquie remplisse ses engagements et ses obligations qu’elle a assumées vis-à-vis de l’UE. Cette conditionnalité s’applique de manière stricte, systématique et équitable pour tous les pays ayant une perspective européenne. Par conséquent, nous aidons les pays à atteindre les normes le plus élevées, ce qui va de soi pour nous à l’Union européenne. Nous le devons bien à nos citoyens qui sont prêts à contester, voire à punir tout relâchement de leurs gouvernements s’agissant des principes et des valeurs que nous honorons jusqu’à aujourd’hui à l’Union européenne.