Athènes, le 12 février 2007
L’opposition a vivement critiqué la visite de la ministre des Affaires étrangères Mme Dora Bakoyannis en Thrace. Est-ce que la minorité musulmane est une question qui relève de la politique étrangère ?
Mme Dora Bakoyannis a effectué une tournée importante et particulièrement réussie dans ma région d’origine, Thrace, une visite qui avait été annoncée depuis longtemps. Elle a visité les départements de Rodopi et de Xanthi, et ce, non pas en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, mais en tant que représentante du Premier ministre et du gouvernement en vue de surveiller, d’annoncer et de mettre en œuvre des mesures importantes portant sur une politique intégrale qui avait été présentée par M. Kostas Karamanlis à Komotini en 2004 dans le cadre du programme électoral de la Nouvelle démocratie. Certains aspects de cette politique ont commencé à être mis en oeuvre après 2004, tandis que d’autres qui relèvent de la compétence de cinq ministères au moins ont été décidés par le dernier comité gouvernemental et ont été annoncés par la ministre lors de sa visite en Thrace.
Quel est l’objectif de cette politique-pilote ?
Thrace a cessé d’être isolée, méprisée, voire la région sous-développée de la Grèce du Nord. Thrace est désormais un arrière-pays européen avec un accès direct aux nouveaux marchés voisins en voie de développement, comme la Turquie, les Balkans et la mer Noire. Cette région devient un centre important des transports combinés, de transit d’énergie, un carrefour de rencontres et de coopérations entre différentes cultures. Pour ces raisons, notre politique dans la région évolue suivant un objectif, celui de transformer Thrace en un « modèle de société démocratique ouverte et de développement écologique alternatif »
Ankara persiste dans sa demande d’élection de muftis. Êtes-vous disposés à en discuter ?
Le mufti cumule trois types de compétences : a) hiératiques, b) administratives et c) judiciaires. Autrement dit, a) il interprète le coran et est le chef les imams, b) il les dirige et surveille la bonne gestion des établissements religieux et c) il applique la loi sacrée islamique en statuant notamment sur des questions relevant du droit de la famille et du droit des successions. La Grèce est le seul pays de l’UE qui accepte ce régime et respecte la particularité de la tradition musulmane à condition que cette dernière soit compatible avec le droit civil, la Constitution du pays et, bien entendu, avec l’acquis communautaire. Comme vous le comprenez, étant donné que le mufti assume aussi des fonctions de juge, il est désigné par l’Etat. D’ailleurs, cela est valable dans tous les Etats islamiques du monde.
La Grèce est le seul pays dans lequel la loi islamique de la Charia est appliquée. Cela n’est-il pas anachronique ?
Nous respectons pleinement les autres religions. Je ne pense pas que le gouvernement grec doive adopter une approche interventionniste. Il s’agit d’une question qui concerne la minorité musulmane. C’est à elle de décider de questions relatives à sa tradition religieuse ou culturelle et nous respectons ses décisions, à condition qu’elles n’aillent pas à l’encontre des lois et de la constitution du pays et, bien entendu, de l’acquis communautaire.
Que pensez-vous des propositions faites par le PASOK par l’intermédiaire de l’Institut des recherches stratégiques et de développement au sujet de la minorité?
Tout d’abord j’aimerais saluer le fait que toutes les forces politiques, ou presque, se sont accordées sur la plateforme libérale de la politique européenne moderne en matière de minorités, suivie par le gouvernement de Karamanlis. Néanmoins, je voudrais faire deux commentaires : premièrement, force est de souligner que l’opposition s’est précipitée d’annoncer, dans le but de faire de l’effet, ses positions à la veille de notre tournée et ce, sans prendre de risque, puisqu’elle l’a fait par l’intermédiaire d’un institut. Deuxièmement, pourquoi ne l'a-t-elle pas fait pendant toutes ces années puisqu’elle le pensait et se contentait seulement d’intimider la minorité en lui disant « si la droite vient au pouvoir, le gendarme frappera de nouveau à la porte ».
Vous avez accompagné M. Erdogan en Thrace. Actuellement on parle d’une éventuelle visite de M. Gul. Cela vous dérange-t-il ?
Durant ces dernières années, en ma qualité de ministre adjoint des Affaires étrangères, j’ai visité plus de 48 pays et j’ai rencontré un très grand nombre d’hommes politiques, de journalistes et de cadres d’organisations internationales. Je leur adresse toujours une invitation ouverte dans ma ville natale. L’époque de la méfiance et de l’insécurité est révolue. Thrace a désormais confiance en elle. Non seulement elle ne cache pas, mais elle montre avec fierté les exploits de la société locale et de l’Etat grec moderne. Ceux qui visitent Thrace peuvent en apprendre long sur la cohabitation pacifique des civilisations et sur la politique appliquée de respect des droits de l’Homme.
Cela concerne-t-il aussi vos collègues turcs ?
Si la Turquie suit le modèle de la politique européenne moderne en matière de minorités, politique qui – oserais-je dire – a produit une vive impression de surprise sur M. Erdogan lors de sa visite en Thrace, il ne fait aucun doute qu’elle précipitera son parcours vers l’UE. En outre, Thrace constitue un argument puissant aux yeux des négociateurs turcs à Bruxelles car elle est la seule région de l’UE où des citoyens européens, Chrétiens et Musulmans (je ne me réfère pas aux immigrés économiques) cohabitent de manière pacifique, ce qui prouve que cette cohabitation est réussie, et ce, dans le respect des principes et des valeurs de l’UE.
Mais vous avez aussi parlé d’un « modèle de développement écologique alternatif ». Votre contribution en tant que chef de la diplomatie économique du ministère des Affaires étrangères pour ce qui de la mise en œuvre du projet de l’oléoduc Burgas-Alexandroupolis est bien connue. Comment peut-on concilier ces deux projets ?
L’oléoduc Burgas-Alexandroupolis sera un « pipeline vert » pour la région élargie car il contribuera à la décongestion des détroits du Bosphore où la circulation est dense en raison des pétroliers, tout en limitant fortement les possibilités d’accidents. Un tel accident, comme le prouvent des recherches effectuées par des experts, aurait, en raison des courants maritimes, des répercussion négatives immédiates sur le littoral de Thrace et, bien entendu, sur les biotopes du Delta d’Evros, de Nestos ainsi que sur les lagunes de Rodopi.
L’oléoduc « vert » constitue la voie de transit la plus sûre pour l’environnement et permet en même temps la valorisation et le développement réciproque des zones écologiques et des biotopes.